Ce n'est pas Turin qui retient l'attention mais ce qu'on trouve dedans. Et dedans, à minuit un soir de juillet, tellement démontée par 12h de conduites dont 3h d'embouteillages et 2h30 de perdition que je ne sentais plus ni la tristesse, ni la faim, ni la chaleur, je trouvais une amie qui m'avait anxieusement attendue toute la soirée.
A partir de ce soir là, je n'ai plus pensé à Luna.
La voiture était garée en bas, avec sa boîte à chat et sa gamelle estampillée "Luna", et je ne les voyais plus. Je passais mes journées dans les rues, n'ayant aucune envie de visiter les musées, les palais, les églises et autres synapses culturelles de la ville.
Il y a des moments où l'on n'a pas envie de mesurer sa petitesse à la grandeur des autres.
"Heureusement que Luna n'est pas là, finis-je par penser, parce que ç'aurait été la croix et la bannière pour la garder saine et sauve ici, au milieu de tous ces chats, tous ces bébés et toutes ces fenêtres ouvertes!"
Au coin de la rue, une vieille femme attendait en fumant que le piéton s'arrête, les cyber cafés étaient pleins de jeunes africains un peu perdus, avides de nouvelles des leurs, et moi, accoudée au balcon, je guettais le retour d'Eve qui travaillait sur un chantier de restauration d'une mosaïque dans une cage d'escalier.
J'avais oublié Luna et je recevais avec une froide avidité les messages de mes proches et amis, informés du drame, qui me disaient:
"_ Elle est maline, elle s'en sortira très bien"
"_ Tu ne pouvais rien faire de plus que ce que tu as fait. Ce n'est pas ta faute."
"_ Meeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeerde..."
"_ Tu lui as déjà offert la meilleure vie dont elle pouvait rêver pendant un an et demie...tout a une fin!"
"_ Elle a réclamé sa liberté de chat, ton devoir d'humaine c'est de respecter sa volonté de chat"
"_ On t'en trouvera une autre!... une de perdue... "
"_ Vous vous êtes beaucoup aimées, c'était très beau..."
Le jour du départ est arrivé. C'était le jour du retour en France, et la France m'avait manqué. L'excitation de retrouver ma langue, mes panneaux routiers, ma géographie, mes croissants, mes stations de radio disponibles en fm... achevait d'effacer Luna de ma mémoire brouillée.
"Je te pleurerai plus tard, puce", pensai-je.