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mercredi 2 septembre 2015

Métro métro métro

Bribes de métro (parce qu'il faut bien admettre que c'est là qu'on vit les instants les plus creux et les plus marquants de la vie quotidienne du parisien!)

Le plus beau:
Versailles Chantier, heure de pointe.
Après 3h en sous-sol à parler voiture, restaurant, vacances et sport avec de parfaits inconnus, j'étais assez pressée de rentrer chez moi. Mais voilà, sur mon passe navigo, il n'y avait que deux zones, et pour 24h encore, il en fallait 4 pour rejoindre Paris.
D'habitude, les bornes de la gare de Versailles-Chantier sont plutôt rapides d'accès. Il y a peu de monde qui s'y arrête. Mais aujourd'hui, c'était la cohue, toutes les bornes s'étaient munies de branches humaines qui frémissaient doucement au fil des arrivées et des départs de train. Et comme la loi de LEM (l'emmerdement maximal) s'applique surtout quand on a très envie de rentrer chez soi, la file que j'avais choisie était bien entendu la plus lente.
Deux dames avaient avec la borne un interminable dialogue visiblement fondé sur une mutuelle incompréhension. Indéfiniment elles recommençaient leur requête et les autres queues avançaient, mais pas la mienne. Je commençais à devenir nerveuse, mon train passant dans 7 minutes, j'avais encore 5 personnes devant moi. Des envies de violences, des bouffées meurtrières commençaient à me chatouiller les naseaux, et piaffant, j'allais m'installer dans la file la plus courte. Le contrôleur à côté me dit au passage: "elle ne prend que les espèces".
Aaaaah... c'est pour ça que c'est la plus courte! Je n'avais pas un euro sur moi. Je repars dans ma file, piteuse, mais n'y reste pas longtemps, car l'envie de vaporiser sur les murs les deux monolithes qui avaient pris place devant la machine m'aurait conduite à perdre encore plus de temps. Je courrais vers une autre file. Qui se mit à bloquer à son tour. Horrifiée, je constatai en observant le client avant moi que le lecteur de cartes bleues était en panne. J'alpaguais alors avec désespoir un contrôleur:
"Monsieur, excusez-moi, j'ai déjà attendu dans plusieurs files, la machine ne prend pas les cartes bleues, je veux juste un complément de parcours et mon train pour Paris va partir, je fais quoi?"
Voyant sans doute en moi l'angoisse de la biche qui voit fuir au loin l'horizon salvateur alors que la poursuivent les chasseur, le contrôleur me regarde et me dit d'un ton énigmatique: "Suivez-moi". Il s'approche des tourniquets et ajoute en se penchant pour faire sonner son passe à la barrière: "Tous les contrôleurs sont dans le hall, vous serez tranquille. Et puis si on vous dit quelque chose, vous direz que c'est Thomas J qui vous ouvert." Grand sourire carnassier. "S'ils ne vous croient pas, vous direz que c'est le plus beau!". Mon train "à l'approche n'attendait plus que moi!

Le fou rire
Il y a quelques  années, j'étais dans l'heureuse et insouciante période où l'on n'hésite pas à sacrifier un été pour un job d'été parce qu'on trouve que c'est encore un peu des vacances d'aller faire le larbin pour un salaire de misère dans dans conditions lamentables, et, épuisée (et un peu blasée), vers 22h30, je rentrais d'une loooooooooongue journée de travail.
Sur la ligne 6, assise, j'avais le cerveau et les yeux dans le vide lorsqu'il se passa quelque chose. Quoi? Une secousse? Un bruit? Je ne m'en souviens absolument pas, mais mon regard croisa celui du parfait inconnu qu'était mon voisin d'en face et un sourire naquit de part et d'autre, qui alla en s'élargissant, et sans même nous en rendre compte, nous basculions dans le fou rire, que chaque nouveau regard ranimait et relançait.


Le visage de ce voyageur? Aucun souvenir. Mais alors ce fou rire, il me restera bien longtemps ancré dans la mémoire, îlot de repos perdu dans l'océan des voyages insignifiants qui jalonnent mes journées de parisienne.

mardi 11 décembre 2012

Vieux souvenirs

Il y a quelques mois, je vous avais parlé des cantines d'Arequipa.
Celles qui entouraient l'université visaient bien sûr en priorité les étudiants. Mais elles attiraient aussi des employés des entreprises avoisinantes et des personnes âgées.
Lorsque j'entrais dans les cantines, j'étais souvent l'objet de regards mi-interrogateurs, mi-réprobateurs. La présence d'étrangers dans l'intimité gastronomique de la cantine surprenait tout le monde et semblait presque en déranger certains.
Une des personnes les plus impassibles à mon passage était un vieil homme très droit et digne. Il déjeunait seul, silencieusement, vêtu d'un beau costume sombre, il était raide, élégant, sec et fripé, noble, indifférent au monde extérieur. Il me faisait penser à un personnage de bande dessinée, ou de théâtre tant son apparence noble et discrète contrastait joliment avec la simplicité populaire du lieu. Bien souvent, je n'avais d'yeux que pour lui (et pour mon assiette)!
Mais les personnes âgées des cantines étaient des personnes pleines de surprises!
Un jour, une femme vint déposer à la table voisine de la nôtre une centenaire branlante et délirante, qu'elle laissa affalée sur une chaise. L'ancêtre était visiblement impatiente de manger, et tenta de nous communiquer, dans une langue difficilement compréhensible, son enthousiasme. Et puis, déçue de notre manque de réaction, elle se mit à taper franchement sur la table, sa fourchette dressée dans sa main, en criant, pour faire venir plus vite la serveuse.
Elle commanda avec une ferveur remarquable un "pastel de papas" (gâteau de pommes de terre: c'est comme le gratin dauphinois, mais en plus épais et sec), et lorsqu'il arriva, elle se jeta dessus, tendant la tête hors de ses épaules crochues, comme une vieille tortue qui sort de sa carapace pour engloutir une tomate.
Au bout de quelques bouchées, cependant, elle arrêta de manger et commença à récupérer la nourriture à pleine mains pour la glisser directement dans ses poches. Finalement, elle attrapa de gros morceaux de gâteau pour en bombarder les pigeons ravis sur le trottoir.
Entre "Monsieur élégance" et "Mémé Cracra", les personnes âgées valaient mille télévisions, d'où cet hommage tardif aux vieux condors du Pérou! Merci à vous!!!!!

jeudi 8 mars 2012

Femmes (et prof)

Aujourd'hui, c'est ma première vraie journée de la femme.
En tant que professeur, on est amenés à vivre les choses deux fois plus fort: une fois pour nous: avec conviction, pour entraîner l'élève dans notre sillage, et une fois pour l'élève, avec pédagogie. Et plusieurs fois dans la même journée.

Je suis épuisée, et je me demande si ça a un sens de faire de ce jour un jour spécial avec autant d’enthousiasme que j'en ai mis ce matin.
Et puis je lis l'actualité, et je me dis que pour moi, non, pas spécialement, mais que pour d'autres femmes, oui, encore.La preuve, c'est un élève adolescent qui me l'a donnée. Je lui demandais comment ça se passait chez lui, la répartition des tâches, et il me dit: "Ben chez nous, c'est assez traditionnel".
 Je lui demande alors ce qu'il pense du système "traditionnel", et il me répond avec un grand sourire confiant: "Ah, mais ma mère, c'est ça qu'elle aime, faire le ménage pour nous!" Son copain à côté commence à rigoler, et mon ado, piqué au vif, ajoute avec fougue: "Mais oui, ça lui fait plaisir de ranger ma chambre!!"

Alors je me prépare à célébrer ce jour comme il se doit avec les dernier élèves de la journée, et je le referais s'il le fallait.

Allez, encore une fois:
"Femmes je vous aiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiime! Femmes je vous aiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiime!"

vendredi 21 octobre 2011

Un super week end

Ce week end, je me suis offert un petit voyage à travers l'Europe: des Pays-Bas aux portes de Galice en passant par l'Albanie, l'Ile de France et les grandes plaines de Bohème, pas une minute de pause.
Et ça n'était pas faute de la désirer, la pause, parce que ça m'a laissé peu de temps pour réfléchir à tout ce qui se passait au fil des kilomètres. Le pouvoir de la lecture restera toujours un grand sujet de fascination pour moi. Comment se fait-il qu'on puisse réellement transformer en souvenir personnels de petits bâtons noirs dessinés sur du papier?
Pendant tout le week end, j'ai vécu comme personne d'autre ne pourra exactement le vivre des aventures qui ne sont arrivées à personne nulle part.




 Quel plus grand plaisir? Ce sont des parcelles de vie déjà meublées offertes en bonus dans le grand espace d'une vie, il n'y a pas d'effort à faire, juste suivre et faire comme chez soi.

Ce week end, j'ai lu Les Derniers Hommes de Pierre Bordage.

C'est l'histoire de ce qui pourrait se passer après une 3ème Guerre Mondiale qui aurait entraîné la disparition de la plus grande partie de la population mondiale, et donc le démantèlement de l'humanité telle que nous la connaissons. Il ne reste plus que quelques vestiges de la technologie, et des tribus nomades qui parcourent l'Europe pour s'échanger des matières premières. Chaque tribu a le monopole d'une matière première. La tribu qui nous intéresse a le monopole de l'eau. Pas d'eau, pas de vie. Mais les dangers sont nombreux pour tous: les insectes tueurs, l'eau empoisonnée, les soldats-robots jamais déconnectés après la fin de la 3ème Guerre Mondiale, les pluies acides, les animaux sauvages, les tribus cannibales, les maladies génétiques, ... et soudain, l'ombre menaçante d'une apocalypse finale, destinée à en finir une bonne fois pour toutes avec ce qui reste de l'humanité. L'humanité au sens propre : les humains (un groupe d'individus bipèdes, mammifères et omnivores), comme au sens figuré: les valeurs et la culture que transportent les humains (solidarité face à l'adversité, hédonisme, capacité à surmonter les épreuves pour continuer à vivre encore et toujours, pour voir encore un matin, et encore un matin, et encore un matin...) Les petits problèmes se joignent aux grands, et les héros gagnent surtout le droit de douter plus encore que les autres.

Un excellent livre, très complet, une odyssée troublante qui nous chuchote tout au long du récit que dans cette histoire, nous, lecteurs de 2011, nous sommes les absents, et que les absents ont toujours tort.

samedi 13 novembre 2010

Sentir les couleurs



















Il y avait ce matin sur France Inter une émission entre 11h et 12h sur le handicap ("sur les épaules de Darwin"). L'animateur citait un certain nombre d'auteurs et d'études, en particulier Oliver Sachs ( The Mind's eye Picador 2010), qui présentaient le phénomène peu connu des synesthésies. On connaît les synesthésie de Rimbaud et ses voyelles, de Baudelaire et ses vers, mais il s'agit là d'une particularité physiologique qui touche (c'est le cas de le dire) un peu moins de 4% de la population (dont un grand nombre à leur insu, puisqu'on est rarement amené à se demander: "pourquoi je vois?", "pourquoi je sens?", "pourquoi j'entends?"). Ces personnes voient une couleur ou sentent un goût dans leur bouche à chaque note ou son qu'elles entendent. Une symphonie est pour eux comme une peinture ou une aventure gastronomique. Il y a les sons bleus, les sons rouges, les notes amères ou sucrées... Oliver Sachs dit que s'il perdait cette faculté, il aurait l'impression de perdre un sens à part entière, comme la vue ou l'ouïe.

On dit que les aveugles voient souvent des couleurs lorsqu'ils entendent un son, et ce dès les premiers mois qui suivent la perte de la vue. Lorsqu'ils "sentent une couleur", les zones visuelles de leurs cerveaux s'activent tout à fait, comme pour analyser des informations relatives à la vue.

On dit que les sourds sentent les vibrations. Ils sentent les sons avec la peau, comme par exemple les vibrations du vent passant dans un passage étroit. A quoi ressemble alors ce que nous appelons "silence": absence de bruit, dans la tête d'un sourd?

On dit que tous les bébés sont synéstésistes à la naissance, mais qu'ils perdent ce "sens" en grandissant, et ne se souviennent même pas l'avoir eu un jour. Qu'est-ce qui le chasse? L'apparition de la parole dans leur petit monde?

Dans la cuisine, j'écoutais en épluchant les rutabagas (moi aussi je peux sentir deux choses à la fois! les rutabagas froids et durs dans les mains, l'émission de radio dans les oreilles. Mais si ça compte... au moins un peu, non?), et je me dis que je passe ma vie à analyser, comprendre, enseigner et contrôler des productions du langage sous toutes ses formes. Et alors, qu'est-ce que j'apporte à mes élèves et à moi-même? Un système de communication parallèle au(x) précédent(s), qui leur ouvre des perspectives parallèles à celles de tout langage parlé et qui leur ferme celles bien plus variées de la perception?
La tangente, c'est le monde méconnu de la communication non verbale (même équation, autre point de vue). Mais par inhibition plus que par incapacité, nous y sommes sourds et aveugles.
Il faut admettre que nous sommes toujours le handicapé de quelqu'un. C'est peut-être un peu dommage de se dire que nous sommes si nombreux à l'être pour ainsi dire volontairement.
Ou bien très rassurant de voir qu'il nous reste tant de choses à entendre, goûter et découvrir dans des domaines autrement plus intérieurs et essentiels (comme les huiles "essence", et pas comme les forfaits sms illimités "in-dis-pen-sab-le-s!!!") que l'informatique et la téléphonie mobile.




















D'ailleurs, il fait froid, il fait sombre, je vais aller me prendre un thé rouge en ré-mineur et en vitesse, moi!!

mercredi 29 septembre 2010

Les ptis gestes gentils des gens qui passent



Pour les personnes en manque d'inspiration, voici quelques exemples de petits gestes de gentillesse rencontrés ces derniers jours, au hasard des rencontres et des voitures:

_ Faire un détour de 30 km en voiture le soir après plusieurs jours de travail non-stop, repoussant de plus d'une heure les retrouvailles avec son fils, pour déposer saines et sauves deux parfaites inconnues à la porte de leur auberge.

_ Offrir une brique de soupe aux légumes à deux étourdies qui n'avaient pas fait leurs courses à temps et vous demandent la bouche en cœur à 21h où elles pourraient encore trouver quelque chose à manger.

_ Répondre avec le sourire à deux grognasses qui vous demandent à quel arrêt elles doivent descendre pour aller à la plage qu'on le leur signalera, et ne pas repartir sans leur avoir bien expliqué où est l'arrêt pour le retour.

_ Changer de chambre deux clientes aux yeux cernés parce qu'elles ne supportent plus les ronflements de leur voisine sans dire un seul mot accablant pour la responsable de ces tracas.

Vous trouvez peut-être que tout cela n'a l'air de rien, mais la gentillesse, comme le bonheur, ce n'est pas en lingots qu'on la trouve, mais en petite monnaie. Surtout en période de crise.

mardi 28 septembre 2010

Enchufate a lo sano

Si le mérite en est tout espagnol, l'article sera tout français pour une raison évidente:
Los españoles ya saben (les espagnols le savent déjà).

Dans la région de Valencia, vaste cuvette aqueuse entre les montagnes et la mer, poussent avec succès et intensité 3 produits en particulier:
_ Les oranges. Ça ne surprendra personne: "un oranger sur le sol irlandais, on le ne verra jamais", mais il faut bien que ça pousse quelque part. Donc à Valence.
_ Le riz. Hé oui, de grandes rizières entourent Valencia. Pourquoi croyez-vous que c'est ici qu'on a inventé la paella?
_ La chufa. La quoi? La chufa (prononcez: tchoufa).
Quézaco?
La chufa est un tubercule, elle se forme donc au bout des racines de la plante, sous forme de petits pois, grands comme des cacahouètes. En français, on appelle cette plante "souchet" (dans la mesure où elle n'est pas cultivée en France, pourquoi lui donner un nom bien de chez nous, avec un beau -ou au début, et -et à la fin???) Ces tubercules sont ensuite accompagnés au moulin avec mille attentions affectueuses pour être écrasés. On ajoute trois litres d'eau pour un kg de pâte ainsi obtenue. On laisse macérer un moment, puis se succèdent les pressions et les filtrages. On rajoute de l'eau, puis 100 à 150g de sucre par litre, on filtre une dernière fois, et on conserve au frais.
La horchata est le nom donné à la boisson qu'on obtient alors, blanc cassé, liquide comme du lait entier, servie très fraîche, avec ou sans glace pilée, avec ou sans "fartons" (des petits pains sucrés fabriqués spécialement pour donner la réplique à la horchata).
Les valenciens en boivent souvent, et le reste de la Catalogne a fini par se laisser convaincre par ce breuvage flatteur pour les papilles et la santé.
En effet, c'est une boisson rafraîchissante, hydratante, nourrissante et très saine, pleine de potassium, calcium, fer, magnésium, etc...
On dit même qu'elle est riche en or: la légende voudrait que le nom "horchata" vienne d'une conversation qu'eut Jacques Ier d'Aragon avec une jeune péquenaude qui lui en offrit un verre.
"_ Que es aixo? (c'est quoi ça?) interrogea le souverain
_ Du lait de chufa. Répondit la maraude."
Dans un élan d'enthousiasme, le roi se serait écrié: "Aixo no es llet, aixo es or, xata" (ça c'est pas du lait, c'est de l'or, fillette!)
L'enthousiasme des rois étant plus fertile que celui des gueux, le nom serait resté: "or xata -->horchata (x catalan : tch espagnol).

Quand j'étais arrivée à Valencia en septembre 2006, il m'avait fallu peu de temps pour découvrir cette boisson ainsi que la meilleure horchateria de la ville: une grande salle bruyante au bout du quartier des pêcheurs, au bord des champs, remplie en permanence d'enfants et de retraités. Chaque retour à Valencia fut agrémenté d'un ou deux passages à la horchateria. Mais depuis plus d'un an, pas d'Espagne, pas de Valencia, pas de horchata. La canicule me parut encore plus caniculaire à Hradec Kralove, et assise devant des milk-skake en poudre délayés dans du lait froid, je soupirais du fond de l'âme au bout de la langue en pensant à la fraîche horchata qui rend anecdotique l'ascension du thermomètre.
Mercredi, après une visite guidée de Perpignan, nous passions le long de la rivière Basse lorsque mon regard fut ébloui par une lumière fraîche et nourrissante et mes oreilles envahies par un chœur d'anges aux voix sucrées et blanc cassé, car oui, le client attablé à la terrasse du salon de thé avait un verre de horchata posé devant lui!

Aaaaaaaah! qu'il est doux et désaltérant l'inespéré verre de horchata de Perpignan! Ah! qu'elle est douce et généreuse la belle et orgueilleuse Catalogne à la quelle je le dois!

Voilà, à bon entendeur: quelques euros pour un
verre d'or, fillette!











Article documenté par l'article de Wikipédia sur la horchata:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Horchata_de_chufa

jeudi 16 septembre 2010

Gagner l'aéroport

Chacun veut que se relance l'hélice
Chacun aime rêver de ça

Chacun veut que tous les mécanos réagissent

à la moindre alerte bleue



Hier, nous nous sommes levés au milieu de la nuit pour accompagner ma petite cousine et un ami à elle à l'aéroport d'où un avion devait les porter à Amsterdam, puis de Amsterdam à Portland, sur la côté ouest des Etats Unis.

4h15: C'est étrange de constater qu'on se lève bien plus facilement en pleine nuit: 4h, 5h, qu'aux heures académiques: 7h, 8h. C'est peut-être une simple question de routine. Se lever à 7h pour passer une journée très identique à la précédente donne envie d'échanger son existence avec celle de l'oreiller. Alors que si mon réveil juge bon de me tirer du sommeil à l'heure où il est le meilleur, c'est qu'il se passe quelque chose d'inhabituel dont mon oreiller ne goûterait sûrement pas la volupté (si malléable aux choses extérieure fût-il!) aussi bien que moi, ce qui annule le fantasme de l'oreiller cité plus haut.

4h30: Est-ce parce que l'organisme est excité par le bouleversement de son rythme, ou parce que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt? Toujours est-il qu'à 4h30, en mettant la table pour le petit déjeuner, on se surprend à composer un copieux menu, et on gargouille comme un tuyau de plomberie.
On a:
_l'estomac dans les talons
_ grave la dalle
_ les crocs

5h00: Bon pied, bon œil. Ayé, c'est fait: si on se recouchait, on ne dormirait pas. On s'est préparé pour l'aventure, on en veut pour sa déficience en sommeil!! Du sensationnel, du suspense, de l'émotion, ... On se sent au dessus de ces moutons confits dans leurs haleines fétides de sommeil lourd, ignorant ce monde sombre et silencieux qu'on se sent le cran de conquérir dans le quart d'heure. On se sent en communion avec Giono et son monde de l'aube. On n'est pas du tout gêné par la pluie qui tombe raide et continue. On prend les éléments de haut, on met le contact, on jète un coup d'œil dans le rétroviseur, et c'est parti!

5h20: Ok, bon, d'accord, la pluie, en fait, c'est pas juste un élément du décor. Entre l'obscurité et le centimètre d'eau sur la route, on ne voit plus du tout les lignes au sol, et on se demande avec des poils d'angoisse dans la gorge:
_ comment les nombreux poids lourds qui vous dépassent à tour de bras voient ces p*** de lignes?
_ si les poids lourds qui vous dépassent à tour de bras vous voient BIEN?
_ Pourquoi, ventrebleu, y'a-t-il autant de poids lourds sur l'A86, à 5h00 du matin???

On concède qu'on n'est pas tout à fait le roi de la route, ni le roi de l'aube, et qu'on pourrait tout juste prétendre au titre de roi des lanternes rouges, à 70km/h sur l'autoroute (Ah, ben non, ça non plus, puisqu'on vient d'être obligé de dépasser une camionnette qui roulait à 60km/h).

6h00: On a parfaitement bien garé la voiture, et l'ascenseur s'ouvre sur le hall des enregistrements de départ du terminal 2 de l'aéroport Roissy Charles de Gaulle.

L'aéroport:

Le terminal 2, c'est celui des compagnies chic et chères. Ambiance clame, compétente, polie. Le personnel, souriant, semble s'être arraché de son lit uniquement pour nous aider à valider les billets électroniques sur les bornes à écran digital tout propre.
Chacun a dans la tête une mission, un programme, une idée, qu'il suit sans discuter. Il y a peu d'endroits où l'on se sente aussi seul que dans les lieux de transports, où chacun semble accroché à un fil comme une perle à un collier, indépendant des autres perles des autres colliers. Et pourtant, il règne à l'aéroport une communauté, au delà des individus: celle de tous les aéroports. Quand on est dans l'un, on pense aux autres, ceux qu'on connaît ou ceux qu'on imagine, avec leurs grandes baies vitrées qui sont votre premier aperçu de la terre nouvelle sur laquelle vous avez été déposé, et déjà, on voyage, qu'on ait ou non un billet.
Dans le hall des départs, j'ai la gorge nouée à la vue de toutes ces valises soigneusement préparées, de tous ces vêtements choisis pour leur confort, de tous ces visages concentrés sur un objectif: tenir, tenir, tenir. Tous ces sommeils bouleversés, ces repas avalés sur le pouce, ces passages aux toilettes, ces regards fatigués, indépendants et complices.
A l'aéroport, les voyageurs sont là pour ouvrir une parenthèse:
Aéroport de Roissy Charles de Gaulle, France - ouvrez la parenthèse: quelques heures essentiellement consacrées à soigner ses besoins les plus élémentaires: respirer, trouver une position confortable, manger, dormir, pisser, boire, ... et laisser tous les besoins plus sophistiqués en suspension. Fermez la parenthèse - Buenos Aires, Le Caire, Berlin, Montréal, Dubaï, New York, ...

Il y a la zone des guichets d'enregistrement. Elle fait un peu rêver parce que c'est là que la valise part, et qu'on est désormais plus ou moins contraint de la suivre. Mais c'est une zone mixte, qui mêle partants et non partants. Les voyageurs ne sont pas encore entre eux, et c'est gênant, tous ces gens avec des trémolos plein la gorge et qui ne partent pas.
Et puis il y a la zone des portiques. Elle ne fait pas exactement rêver, mais elle est indispensable. Humiliation collective, tous égaux face au détecteur de métaux.
Enfin, celle qui fait rêver les non-partants, la zone derrière les portiques, l'au-delà... Plus que des voyageurs. Finis les adieux, finis les doutes, finis les regrets. A la grandeur du toit, on devine que cette zone est large. C'est bien sûr la zone de tous les possibles, linoléum flottant, plus tout à fait là, pas encore partis. Ambiance select, effervescence tranquille, hiérarchie entre les blasés qui sont là comme par concession, et les novices qui frémissent en long en large et en travers. Les voyageurs sont entre eux, ils peuvent enfin n'avoir plus du tout la tête sur les épaules, ni les yeux en face des trous. Certes, ils souhaitent arriver, parce que le voyage, c'est inconfortable, vivement le repos, l'espace, la destination, ah que ne donnerait-ils pour ne plus se sentir la moitié d'eux même, réduite à survivre, sans famille ni amis, ni télé, ni ciné, ni restau, en microcosme allégé, empêtrés dans la mare du provisoire.
Mais cet ermitage de luxe, si nocif soit-il, est aussi excitant que l'appétit avant le repas, ou le désir avant...

Enfin voilà, les aéroports, c'est plus fort que moi, ça me donne faim!

mercredi 30 juin 2010

Moi je vis chez Amélie Poulain



A la fin de l'année, on en apprend beaucoup sur ce que pensaient de vous les collègues que vous croisiez deux ou trois fois par jour 5 jours sur 7, et parfois même le week end, lorsqu'à 11h30, vous sortiez les poubelles en pyjama et tombiez sur l'un d'eux, frais et dispo, sortant de son bureau, visiblement réveillé depuis longtemps. Il y a beaucoup de professeurs avec lesquels je n'ai jamais dépassé le stade du poli "bonjour" chaque jour, ce qui ne permet pas vraiment de mesurer la sympathie réciproque qu'on se porte.

Ce matin, on a frappé à ma porte. Il était tout juste 10h30, mais j'avais un pyjama très présentable, j'ai donc ouvert, pieds nus, les cheveux en bataille, les yeux gonflés de sommeil... et je suis tombée nez à nez avec un des professeurs de littérature tchèque, barbu à l'excès, mais très élégant dans son costume des grands jours, souriant, une rose à la main.

Il m'a honorée d'un long discours en tchèque, où il était question d'une des profs de français et de quelqu'un qui aurait dit à quelqu'un que... etc...
Puis il a cérémonieusement pris ma main, en me demandant si j'allais à nouveau travailler au lycée l'an prochain. Je lui ai répondu que non, que j'allais étudier en France, alors il m'a fait la bise et m'a tendu la rose avec un grand sourire. Je l'ai remercié et il s'est éclipsé en me laissant sur le pas de la porte, stupéfaite mais ravie.

J'étais comme l'aveugle dans Le Fabuleux destin d'Amélie Poulain, quand elle lui fait faire un tour dans la rue en commentant la vie quotidienne... l'Amélie barbue et l'aveugle en pyjama qui baragouine trois mots de tchèque... tout un programme.

samedi 27 février 2010

Ce ne sont pas les voyages


Ce ne sont pas les voyages qui forment la jeunesse (et déforment les valises), c'est à dire qui nous font vieillir, mais l'alternance entre les voyages et les retours.
Et vice versa. Dans tous les sens du terme.

dimanche 31 janvier 2010

Que deviennent ...


Vienne.
Auberge de jeunesse, Hutteldörf.
29 octobre 2009

Il est là, assis devant l'ordinateur depuis plus d'une heure. Il est vieux. Très vieux. Tout petit, rétréci, ridé, ratatiné, tremblotant, lent, concentré sur l'écran.
Je regarde avec exaspération ses mains tordues chercher les touches sur le clavier. Est-ce qu'il sait que je suis là, et que j'attends? Je n'ai rien dit, je n'ai montré aucun signe d'impatience, mais je bous intérieurement.
Après une heure et quart d'attente, je finis par m'approcher pour lui demander en anglais s'il en a encore pour longtemps.
Il se tourne lentement vers moi, avec un sourire lumineux, et me demande si je parle allemand. Je lui réponds que non. Il se lance dans un discours en allemand. Je lui dis que je ne comprends pas, alors il reprend en anglais, avec quelques mots de français. Il a bientôt fini. Juste un mot pour rassurer sa famille qui est restée aux Etat-Unis.
Quelques minutes plus tard, il se lève et me fait signe avec élégance pour me faire savoir que la place est mienne.
Je m'installe.
Après trente secondes, il revient. Il commence à m'expliquer quelque chose en allemand. Je lui dis que je ne comprend pas. Il continue en anglais et en français. Il me raconte qu'il doit écrire à sa famille pour les rassurer: il est parti tout seul en Autriche, sans personne. Il était autrichien à sa naissance. Mais maintenant il est américain. Il est revenu ici pour la première fois depuis qu'il est parti. Il est parti en 1940. Les rues ont tellement changé par rapport à ses souvenirs...
Il me parlerait peut-être plus, mais je n'ose pas le questionner. A-t-il peur de m'ennuyer? A-t-il peur que je ne comprenne pas? Il fait demi-tour et s'en va sans une parole.
Quelle histoire, quelles émotions, quelles angoisses, quelle aventure se cachent sous ce petit homme doux et poli, tout de rides grimé?
Que de courage pour revenir seul dans une si grande ville qu'on ne connaît plus depuis soixante dix ans, et s'arrêter sereinement dans une auberge de jeunesse dont on traverse les couloirs en silence, gentil et aimable avec tout le monde, complètement perdu, mais tellement ému!!!

samedi 23 janvier 2010

Le grand étchéquier


La transition entre la troisième et la quatrième feuille (du millefeuille d'Aristote, voir articles d'octobre et de novembre) est lente.
C'est normal parce que comme je le disais précédemment, plus on avance dans les feuilles, plus le temps et l'espace retombent sur vous comme une nappe sur une table.
Qu'avez-vous fait pendant tout ce temps?
Des promenades, du travail, des écuelles très laides en poterie, devant lesquelles une demi-douzaines de vieilles se sont gentiment extasiées, des truffes, fort peu de sottises, mais quelques gaffes, ...
Bref, vous avez regardé avec une certaine passivité l'eau couler sous les ponts.
Hé oui, la troisième feuille anesthésie. Il vous a bien fallu deux mois pour vous en remettre. Sur un séjour de 9 mois, 2 mois, c'est cher! Mais vous ne vous laissez pas abattre aussi facilement, et n'oubliez jamais que "si le grain ne meurt", point de moisson (et ça n'est pas une contrepèterie).
Au matin de la quatrième feuille, vous êtes en pleine forme, de blanches, tendre et solides racines dans un terreau tout noir et riche de toutes les jeunes pousses mortes pendant la feuille précédente vous donnent de l'assurance et la capacité de distanciation qui vous manquaient cruellement au cours des phases précédentes.
Dorénavant, vous ne courrez plus fiévreusement comme une chercheuse d'or après tous les numéros de téléphone qui passent à votre portée, vous achetez régulièrement de gros cornichons, c'est à dire lorsque le pot précédent est vide, vous avez renoncé à accomplir votre devoir de sociabilisation bi-hebdomadaire à la cantine, vous arrivez en classe avec un décontracté "salut!" et n'imaginez plus qu'au détour d'une phrase, vous allez déclencher une révélation dans les cerveau malléables des élèves.
Maintenant, tout est "perspective" pour vous, dans le sens graphique du terme. Fini le temps des déformations. Vous perspectivez à tour de bras. Perspectives de changement, perspectives de vacances, perspectives cinématographiques dans les couloirs du lycée, perspective de bien rigoler le jour de l'inspection (lundi/mardi), perspective de sortir régulièrement avec certaines personnes très sympathiques. Perspective jouissive de ne plus sortir avec d'autres. C'est Perce-pective fever.
Et puis, fleur précieuse parmi toutes dans votre jardin, éclose depuis très peu de temps sous vos yeux admiratifs et reconnaissants, si tendre et déjà si puissante, vous vouez une affection particulière à la douce ironie.
Attention tous les terreaux en quatrième feuille ne produisent pas une ironie. Il se trouve que c'est votre cas. Et comme la nature est bien faite, c'est de tout ce qui pouvait pousser chez vous ce dont vous aviez le plus besoin.
Maintenant, déambulant dans les couloirs du lycée, vous pensez souvent à un certain Calderon de la Barca, déjà cité sur ce blog il y a longtemps, et pour qui la vie était un rêve, et le rêve un théâtre, toute la question étant bien sûr de savoir qui a acheté les billets et se cache dans l'obscurité le cul posé sur son fauteuil molletonné rouge, et si nous toucherons d'intéressants cachets pour nos performances passionnées.
Si la vie est un théâtre, le lycée Bozena Nemcova en est une huile essentielle, et vous en appréciez maintenant le parfum avec détachement, méfiance et délectation, voire de temps en temps soulagement, car vous savez que vous pouvez n'en rester qu'une spectatrice à condition de payer votre place par votre silence et moult remplacements.
En dehors des représentations professionnelles, votre vie suit désormais un cours serein, vous souriez aux inconnus, vous avez vos promenades préférées, et pouvez chantonner quelques chansons tchèques, vous envisagez dans la longueur le combat ordinaire avec votre rideau de douche.

Dans la quatrième feuille, vous faites mieux semblant de vivre ici parce que vous ne croyez plus que vous devez devenir une authentique autochtone.

jeudi 10 décembre 2009

Sortie de secours


Genre: narration en prose
Personnage principal: moi (focalisation: interne, mais alors grave!!!)
Personnages secondaires: famille, amis, professeurs
Époque: début du XXIème siècle
Lieu: France, région parisienne
Trame: études et début de la vie adulte

Genre: narration en prose
Personnage principal: moi (focalisation: interne, mais alors grave!!!)
Personnages secondaires: colocs, amis, élèves
Époque: début du XXIème siècle
Lieu: Espagne, région de Murcia
Trame: recherche de travail et décompression

Genre: narration en prose
Personnage principal: moi (focalisation: interne, mais alors grave!!!)
Personnages secondaires: futurs amis, élèves, collègues
Époque: début du XXIème siècle
Lieu: République Tchèque
Trame: débuts professionnels, apprentissage d'une nouvelle langue, affirmation de l'âge adulte

Genre: narration en prose
Personnages principaux: Agakuk et Iriook (focalisation: omnisciente)
Personnages secondaires: Ramook, Ghorok, le reste de la tribu, Henderson, Scott
Epoque: années 1940-50
Lieu: Toundra au Nord Ouest du Labrador
Trame: l'affranchissement d'Agaguk et d'Iriook par rapport aux coutumes et traditions primitives et tyranniques de leur tribu Inuk.




Genre: Théâtre en vers
Personnages principaux: Cyrano de Bergerac, Christian, Roxane (focalisation: dans l'oeil du spectateur)
Personnages secondaires: Comte de Guiche, Le Bret, Ragueneau, ...
Epoque: Un XVIIème siècle anachronique
Lieu: Paris et un peu de province
Trame: L'amour trop timide mais bavard de Cyrano pour sa cousine Roxane, et l'amour téméraire mais maladroit de Christian pour la même Roxane

Genre: Narration poétique
Personnages principaux: un moi qui est un autre, le Petit Prince (focalisation: doucement interne)
Personnages secondaires: La rose, le renard, les habitants des planètes, le serpent, ...
Epoque: un XXème siècle intemporel
Lieu: Un désert universel
Trame: Faire redémarrer un avion avec les moyens du bord, dessiner un mouton, remonter sur sa planète, mais avant, rencontrer des gens et comprendre ce qu'ils font là

On voyage, et secrètement, on espère chaque fois qu'on va changer d'histoire, mais rien à faire, quand c'est moi qui voyage, c'est moi que je retrouve toujours, fusse à l'autre bout de la planète. D'aucuns disent que même si je cours très vite, ce sera toujours moi que je trouverai au bout du couloir. Même si je recule longtemps les yeux fermés, on sera toujours en 2009, peut-être en 2010, mais pas en 1492. Même si je saute très haut, on sera toujours sur Terre. Le voyage permet juste les sensations d'une autre histoire: d'autres goûts, d'autres climats, d'autres bruits, d'autres gens qui nous ressemblent comme des frères ou nous sont désespérément opaques et inaccessibles. Mais la trame est la même, le personnage principal est le même, l'époque est la même, les problèmes sont les mêmes, les raisonnements sont les mêmes, et si on avait espéré un autre roman, on comprend avec amertume qu'on a payé des fortunes pour changer de chapitre ou tourner une page.
Quand on ouvre un livre, on reçoit en plein dans les yeux tous les éléments d'une autre vie: d'autres personnages, d'autres préoccupations, d'autres lieux, d'autres idées... Il ne manque que les sensations effectives.
Alors pourquoi garder d'un côté la théorie, et de l'autre la pratique? d'un côté les sens, et de l'autre les rêves? d'un côté les pieds et de l'autre la tête? d'un côté la salade et de l'autre la sauce?
Croyez-moi: en voyage, le livre au fond du sac, ce n'est pas une option luxueuse, c'est le beurre dans le croissant, le sel dans la paella, le sucre dans la crêpe, la cannelle dans la compote.

jeudi 12 novembre 2009

Et sinon, tu t'appelles quel âge?


La troisième feuille, qui heureusement prend son temps pour venir, n'est pas la plus enthousiasmante.
Sans nous laisser déconcerter par les difficultés, nous allons néanmoins l'attaquer avec la même bravoure et le même appétit que les précédentes. Ouais, c'est vrai ça! dans un millefeuilles, on prend toutes les feuilles!!
Imaginez un peu:
"_ Et pour Mademoiselle, ce sera?
_ Un millefeuille, mais vous serez gentil de m'enlever la quarante troisième, la deux cent trente-sixième et la trois cent soixante-treizième feuilles, s'il vous plaît. "

Non non non, un millefeuilles, c'est comme un mariage: on le prend pour le meilleur et pour le pire ou on ne le prend pas du tout.

La troisième phase, elle, commence le jour où vous regardez une carte de la région et où vous vous dites: "Je sais pas quoi faire ce week end, Brno ça fait loin, et Zvitavi, c'est pas passionnant sans le château... Ouais, ben je vais rester faire le ménage, moi!"
D'un certain point de vue, vous n'avez pas tort, c'est important de faire le ménage chez soi. Mais ce que vous ne réalisez pas forcément, c'est qu'avec cette décision finit l'enfance de votre voyage. Pas la peine de soupirer ou de faire des yeux de Saint Bernard bourré, ça ne fera pas revenir votre innocence aventurière des premières semaines. Vous êtes blasé.
Au supermarché, vous allez directement aux produits qui sont sur la liste. A la rigueur, vous faites un détour par le rayon des tablettes de chocolat, mais les gros cornichons, c'est fini, ils peuvent aller se rhabiller, vous ne leur accordez même plus un regard en passant.
Dans la rue, vous jetez un coup d'œil aigri à tous les possibles qui vous excitaient tant il y a quelques mois. Vous ne pouvez pas vous débarrasser de l'intime conviction que la plupart d'entre eux se sont foutus de votre gueule et n'avaient brillé que pour vous faire croire au Père Noël avec des idées fantasques du style: "ça doit être absolument passionnant de manger des pommes de terre et du fromage attablé au comptoir de ce bar sinistre!!" "je suis certaine que je sortirai grandie d'une dégustation de ce gros gâteau crémeux exposé depuis quelques semaines dans la vitrine de cette boulangerie", alors qu'après plusieurs tentatives, il est devenu évident que vous sortez grossie, mais pas grandie.
Comme un enfant déçu d'apprendre qu'il a été scientifiquement prouvé que l'existence du Père Noël est impossible, et qui rumine une certaine amertume à l'égard des adultes, vous avez ne portez plus qu'un regard rancunier sur les rues, les parcs, les commerces...
Mais contrairement à l'enfant, vous avez suffisamment d'expérience pour savoir que ce ne sont pas les rues, les commerces et les gens qui vous ont trompée, mais vous-même qui vous étiez démesurément monté le bourrichon. Est-ce que ça vous soulage?
Et avec les autres? Ben finie la politique d'ouverture des frontières. La mission "tri" est en plein coup de feu. Entre ceux qui considèrent qu'ils ont fait leur BA exotique de l'année avec vous et ne veulent plus vous revoir, et ceux que vous ne voulez plus revoir parce que vous vous sentez suffisamment implanté pour ne plus avoir à les souffrir, le paysage s'éclaircit et commence à ressembler un peu plus à votre paysage social d'origine.
Mais malgré tous vos efforts, malgré votre perte d'enthousiasme, malgré votre connaissance croissante des lieux, vos racines, après une fulgurantes première poussée, stagnent et ça vous irrite. Dans cette phase, vous êtes impatient. Vous voulez avoir déjà des habitudes, vous voulez que votre nid soit déjà complètement imbibé de votre odeur, vous voulez que les mots vous viennent déjà naturellement, vous voulez que les gens soient déjà vos amis. Et rien de tout ça ne se réalise encore. Vous grognez intérieurement lorsque quelqu'un vous dit qu'il fait déjà quelque chose ce soir, parce qu'au fond, vous le trouvez égoïste de ne pas se souvenir que lorsqu'il vous dit "non", il vous renvoie à votre solitude. Vous vous sentez brimé à l'idée que vous avez bien plus besoin des autres qu'ils n'ont besoin de vous.
Im-pa-tience. Vous êtes impatient. Vous êtes pressé, vous voulez être déjà arrivé.

Après deux mois de légèreté, de liberté, de jouer à l'oiseau de passage, vous vous approchez dangereusement du sol, et l'appel de la basse-cour se fait plus pressant et séduisant.

Vous êtes en plein dans la phase de négation. C'est Hegelien. Pour progresser, il faut nier l'étape précédente (c'est bien Hegel, le rigolo qui racontait ça?).
Niez, niez, niez sans honte et sans tristesse, niez à pleines dents, niez sans remords, car plus vous nierez fort, plus vite viendra la phase suivante.

jeudi 5 novembre 2009

Astillas



Luna y yo nos reímos mucho en el piso.

Quizas yo más que ella. Si yo bromeo, o hago algo un poco extraodinario, ella se queda de piedra y me mira con piedad. Es más divertida que yo. Hace bromas, y aún no tiene la sombra de una sonrisa, mientras yo estallo ruidosamente en carcajadas. ¡Que profesional es esta gata!

Con el verano murió hace dos meses este periodo encantador de Carnaval moderno que da a cada uno la posibilidad de disfrazarse de lo que no es durante el resto del año. Permite a los razonables adoptar el papel de los aventureros. Los virtuosos se vuelven atrevidos, mientras Don Juan lleva la cesta de su abuelica en el mercado. Los pobres beben champán en la terraza de un restaurante con vista al mar, y los ricos viven en tiendas, se duchan juntos con agua fria, y se pasan el dia andando con una mochilla pesada... Proxima oportunidad: el 30 de junio de 2010... ¿ De qué os disfrazareis?

Cuando uno viaja solo, la cámara de fotos le permite no viajar solo. Me explico: ¿para qué tomar una fotografia de esta chula pero ordinaria iglesia? Porque tiene un aire a la iglesia de la que hablé hace poco con mi abuela. ¿Para qué tomar una fotografía de este pastel con forma de rana, y que parece todo salvo sabroso? Porque conozco a alguien que se reirá mucho con eso. ¿Capito? Cada vez que tomo una foto, invito a alguien a juntarse conmigo. Mientras más fotos tomo, menos sola estoy. Por eso inventan tarjetas de memoria cada vez màs grandes. ¿Qué triste? A ver, ¿creéis que más vale quedarse solo en su propio piso?

lundi 2 novembre 2009

Premières racines, premiers cailloux métaphoriques



Cette phase là commence quand on se rend compte qu'on sait aller directement au rayon des épices, sans se tromper, et sans scotcher des heures sur les pots de gros concombres. On connaît les produits, les prix, et même le visage de quelques caissières.
C'est une phase exaltante, parce qu'on sent bien que quelques racines sont en train de sortir, et on s'enorgueillit démesurément de cette humble réaction on ne peut plus naturelle.
Une première hécatombe de possibles a déjà éclairci le paysage, et on peut aller au moins jusqu'au centre ville pour faire une ballade sans avoir besoin de quinze heures de sommeil pour récupérer. Le maître mot n'est plus "tous", mais "quelques": on connaît quelques parcs, quelques bars, quelques personnes, quelques mots de tchèque... on arrête de faire le compte de tout ce qu'on pourrait avoir pour faire le compte de tout ce qu'on commence à avoir. Finie la grande glissade vertigineuse de l'arrivée. C'est une phase très intensive, très luxuriante. Ces première racines qui tentent leur chance sont fragiles et assurément trop nombreuses, mais elles sont primordiales, car elles vont déterminer le reste du séjour. Selon la façon dont elles vont survivre ou mourir, d'insoupçonnés car insoupçonnables engrenages de possibles vont se mettre en mouvement.
Dans les faits, car il est temps de mettre le doigt dans le concret, on entame allègrement des liens avec tous ceux qui ont de près ou de loin l'air de vous le proposer, sans aucune restriction d'âge, de sexe, de conditions sociale ou d'affinités réelles. On ne se sent pas en position de procéder à l'habituelle sélection des amis (lecture du CV, entretien d'embauche, premier contrat à durée déterminée, puis THE contrat à durée indéterminée, avec des clauses restrictives qu'on annulera au fil du temps. Ah? vous m'étonnez!! ce n'est pas comme ça qu'on procède??? Ben ça alors!!!), et qu'on verra ça plus tard. C'est exactement à ce niveau là qu'interviennent les engrenages cités plus hauts. Parce qu'en France, en Navare, au Mali, en Algérie, au Luxembourg, en République Tchèque, c'est partout pareil: on ne peut pas être ami avec tout le monde. Alors tous ces non-choix aux quels on ne prête pas vraiment attention sont autant de petites roues qui s'enclenchent, et qui plus tard colleront parfaitement avec l'ensemble du système et lui donneront de l'ampleur et de l'aisance, ou coinceront, crisseront, gêneront, et pourriront allègrement la vie. Les jardiniers appellent ce passage "la phase Owen". Allez comprendre pourquoi!

Alors allez-y gaiement: les coudées franches, commencez une amitié par jour, faites tranquillement la liste des produits du supermarché que vous essaierez au cours de l'année, et surtout, pas de demi-mesure, parce que la troisième phase n'arrivera pas à demi, elle!

jeudi 22 octobre 2009

Pâtisserie métaphorique



"Le voyage, c'est comme un millefeuille."
(Aristote Ragtime Ed. Flonflonds, -15 000 av JC)

Mais encore? me direz-vous.
C'est vrai, c'est un peu court, jeune homme!
Bien, alors que voulait dire Aristote quand il prononça ces paroles mystérieuses en plein barbecue de fin d'année de la joyeuse confrérie des géomètres, entre une saucisse et une dorade et avec une chope d'hydromel dansant au bout de sa main gauche?
A mon humble avis, il faisait allusion aux nombreuses étapes qui jalonnent l'adaptation à un nouveau cadre de vie. Quand on part de chez soi, où toutes nos racines ont discrètement investi les rues, les passages piétons, les couloirs de metro, les arbres, les commerces, les bords des trottoirs, etc... on devient plus léger. Comme tout ce qui n'est plus attaché. C'est flipant, ou c'est enivrant, ou bien les deux. On entre dans une dialectique du mouvement. Tous les mouvements semblent soudain possibles, faciles: on part là, mais on pourrait aller ailleurs. Les kilomètres pèsent moins lourd. C'est comme si une loi physique leur ôtait une partie de leur pesanteur. Sur la Lune on saute plus haut. Ben en voyage, on va plus loin. Horizontal, vertical, tout ça est une question de point de vue.
Que se passe-t-il quand on perd tous ces kilos de racines? Tout d'abord, le vertige ou l'ivresse. L'insupportable légèreté de l'être, diront certains, la délectable légèreté de l'être, répondront les autres.
Cette première phase, c'est la première couche du millefeuille. On glisse dans l'espace. Dans une nouvelle ville, rien ne nous accroche nulle part, pas de racine emmêlées qui mettent des œillères à nos yeux blasés. On est vierge de ce nouveau lieu. Alors on devient hypersensible à tout. Tout, absolument tout est une source de possibles. Les parcs, les théâtres, les rues, les gens, les nuages, la lumière, les rayons du supermarché... On est overstimulé, le cerveau ne sait plus où donner de l'imagination, on a l'impression qu'on n'y arrivera jamais, à vivre tous ces possibles. Et on a parfaitement raison, mais c'est déjà une déception de savoir que seuls se réaliseront un ou deux possible sur mille. Alors entre les stimuli externes et les stimuli internes, on est épuisé. Cette phase est un gouffre à énergie.
Sortir acheter du pain au supermarché est purement et simplement crevant.
Chez moi, ça donne lieu à une supermarchite aiguë: je passe des heures à observer tous les produits du supermarché. J'hésite presque à m'ébahir devant un litre de jus d'orange, et je reste muette de stupéfaction devant un pot de gros cornichons.

Et il faut en profiter pour essayer le plus de choses, de lieux, de produits possibles, parce que ça ne peut pas durer bien longtemps et qu'on enchaîne généralement vite sur la seconde qui n'a rien à voir.

samedi 1 août 2009

CS 7887 AF vs Internet


Voilà deux semaines que j'ai quitté Murcia, et depuis un jour et demi, presque deux, la voiture, la chatte et moi avons posé nos bagages, nos roues et nos pattes à l'Hay les Roses, patrie de mes parents.
En chemin, nous avons croisé pas mal de bitume et d'arbres, des plages, des gens, des évènements des moustiques, mais fort peu d'ordinateurs, et encore moins de minutes consacrées à internet. Cela pourrait être la raison pour laquelle ce blog a commencé à prendre des toiles d'araignées et à résonner quand le vent souffle, ce mois ci.

Néanmoins, il faut que je vous dise que le fameux "trop occupée à vivre pour écrire" que je vais indubitablement vous servir d'ici peu en guise d'excuse n'est pas du tout vrai. On n'est pas trop occupé. On peut presque toujours trouver les quelques instants nécessaires pour écrire. Si soudain on n'écrit plus et qu'on laisse la vie gagner de la place, c'est parce qu'on a l'angoisse de la page blanche, ou besoin de vacances, ou peur du manque de sens chronique qui plane en ricanant au dessus de toutes nos actions...
Si soudain on n'écrit plus, c'est sûrement qu'on a une bonne raison, mais ce n'est pas qu'on est trop occupé à vivre, parce que finalement, écrire aussi, c'est vivre.

jeudi 2 juillet 2009

Jetons un oeil sur les écoles progressives



Chausse promise, chausse dûe,

J'en sais fort peu sur l'histoire des écoles progressives, mais j'imagine que le développement de la psychanalyse et l'intérêt croissant des adultes pour l'enfance et ses blessures ont apporté de l'eau à ce moulin et de l'encre à cette plume.

L'école progressive la plus connue, qui est by the way une des plus anciennes est celle de "Summerhill", en Angleterre, fondée par A.S. Neil, un psychanalyste qui se sentait trop à l'étroit dans son cabinet, en 1921. Elle a connu des débuts florissants et controversés. En 2000, suite à un rapport très négatif de autorités étatiques, l'école fut menacée de fermeture, mais grâce aux soutien des uns et aux recours en justice des autres, l'évènement fut surmonté, et l'Etat concéda à Summerhill le droit d'avoir et de cultiver des légumes pour la cantine et sa propre philosophie.

Que se passe-t-il derrière les murs de ces écoles?
La vie est organisée autour de deux axes suffisamment larges pour occuper un certain nombre d'heures par jour: la liberté et la démocratie.
La liberté c'est celle de chaque enfant, quel que soit son âge, de venir en cours ou non, de travailler ou non, de s'intéresser plus à une matière qu'à une autre, de se passionner pour la poterie ou pour les équations à huit inconnues à l'âge de huit ans si le cœur lui en dit. A.S Neil avait une théorie que semble confirmer la pratique, selon laquelle aucun enfant au monde n'a envie de se tourner les pouces 24h/24h pendant les 15 ans d'enfance que Dame Nature offre comme période d'essai en début de vie. Rousseau serait probablement assez satisfait de voir que naturellement, chaque enfant se laisse guider par sa curiosité, et n'a d'autre ambition que d'élargir ses connaissances, son intelligence et ses capacités, sans qu'il soit nécessaire de lui taper sur les doigts tous les quart d'heure ou de lui mettre un bon point sous le nez à chaque coin de leçon. Il semblerait que la paresse ne fasse généralement pas partie des qualités naturelles et innées de notre enviable espèce.
Quant à la démocratie, il s'agit de considérer que les enfants et les professeurs ont la même voie au chapitre. Les professeurs ne sont là que pour guider les enfants et les appuyer de leur expérience, mais en aucun cas pour leur imposer quoi que ce soit, ni discipline ni façon de penser. L'adulte est un guide, et non pas un dresseur, un tuteur et non pas un bâton. On veut apprendre aux enfants à se diriger eux-même, que ce soit individuellement ou en groupe. La liberté et la démocratie, ça s'apprend, et quoi de meilleur pour apprendre que de pratiquer dès sa plus tendre enfance? Au cours de fréquentes réunions, élèves et professeurs argumentent et votent pour organiser la vie de l'école. Lorsqu'une loi a été votée, il faut la respecter, car elle représente la communauté.
Dans ces écoles, on forme la personne en même temps que ses compétences scolaires. Certains y voient les graines de l'anarchie et de la paresse, et d'autres le remède à tous les conflits. La réalité est sans doute entre les deux, mais jusqu'à présent les résultats sont convaincants, les enfants sont plus développés et épanouis que la moyenne, pas spécialement mal élevés ni capricieux, et ils n'attendent pas en faisant des croix dans un carnet le jour béni où la législation leur permettra de larguer les amarres le plus loin possible des bancs et des tableaux noirs.
Quelques inconvénients:
_ Ces écoles, rares et privées, coûtent cher, et actuellement, peu d'enfants peuvent y avoir accès. C'est contre l'idée de base de Mr. Neil qui voulait que ces écoles réunissent des enfants de tous les milieux et de toutes les origines.
_ Ces écoles sont peu nombreuses et peu connues, et si épanouis que soient les enfants quand ils en sortent, leur diplôme et leur compétences ne sont pas reconnues. Pour ceux qui se sont découverts une âme d'artiste, ce n'est pas grave, pour ceux qui se sont trouvé un cœur d'ingénieur, ou de médecin, c'est plus gênant.

A quoi ressemblerait une société où tout le monde serait épanoui? Qui nous gueulerait dessus dans les bureaux administratifs? Qui voudrait venir travailler dans un bureau administratif, d'ailleurs? Qui se présenterait aux élections? Qui brûlerait des voitures?
Moi, je n'arrive pas du tout à imaginer, mais je serais curieuse de voir.

lundi 29 juin 2009

Végéto-voyage

Après quelques semaines de pause, on peut se demander quels mots seront à la hauteur d'un retour fracassant...
A défaut de pouvoir y répondre, je propose de commencer en douceur, en effleurant du bout des doigts quelques pensées qui sont passées par là ces temps-ci.
Une fois de plus je me suis surprise à méditer sur le voyage. Chez moi c'est chronique.
Je regardais le temps qui passe, et jetant un coup d'œil à mes racines, je me rendis compte à quel point le paysage avait changé depuis la dernière fois que je leur avais accordé un instant d'attention. Un grand nombre de racines, longues et anciennes, pendaient désormais, séches et rigides prêtes à rejoindre le monde du biodégradé. Mais d'autres racines, souples et blanches, avaient tranquillement entrepris de tenter leur chance. Et moi qui n'avais rien remarqué, rien noté, rien senti!... Ces racines, ce n'est pas avec la terre qu'elles vous attachent et vous nourrissent comme un cordon ombilical, mais avec la vie.
Ce n'est pas dans Murcia que ces nouvelles racines creusent leur chemin, mais c'est de Murcia qu'elles me nourrissent.
Quelles étranges plantes nous sommes! Quel étrange terreau est le nôtre... Nous pouvons nous alimenter de tout, de la lumière, du lieu, des odeurs, des gens, des spécialités culinaires locales, de la musique, des livres, des bibliothèques, d'une voiture sans climatisation qui file sur une route brûlante entre deux champs de cailloux et de sacs en plastique orphelins, du temps qui glisse sur les journées de canicules comme un ruisseau frais sur les pierres rondes... Le tout est de trouver le bon terreau pour chacun au bon moment.
Quelles étranges plantes nous sommes! Probablement les seules plantes de la création qui aient besoin de voyager. Certaines plus que d'autres, bien sûr.
Les seules plantes qui puissent faire engrais de tout, que ce soit virtuel ou réel, que ce soit une soirée trop arrosée, ou une agression à main armée un soir au bord d'un fleuve, que ce soit une matinée à la piscine ou une séance de cinéma pimentée de batailles d'eau, de riz et de confettis, que ce soit un lait-battu "rhum-miel" ou un lait-battu "sommeil-veille" (vieille recette baroque inventée par Calderon de la Barca)...


A ce niveau là, ce n'est plus de la photo-synthèse, c'est de l'omni-synthèse.
Non?