Je n'en n'éprouvais ni colère ni vexation, ne considérant moi-même cet entretien que comme un épiphénomène destiné à retarder d'une demi-heure le déjeuner.
Et pourtant, à peine avait-elle découvert que j'étais française et que je venais de Paris que la petite femme se métamorphosa: "Ah! Paris!! Que hermoso! Que romantico!" Ses yeux brillaient, elle en oublia un instant de fixer son ordinateur, et son regard se perdit dans la contemplation imaginaire de son Paris, probablement très différent du mien. Elle finit par baisser les yeux vers moi, et je bénéficiai alors de tout l'amour qu'elle venait de déployer pour Paris.
"Y a donde sale Usted en Paris? Tiene que conocer perfectamente la ciudad... Yo solo la Torre Eiffel, el rio Sena, el Luvre... Donde estan las partes mas hermosas? digame..."
Mais elle ne m'écoutait pas.
Ma banquière avait décollé sous mes yeux, direction Paris, mais un Paris qui lui appartenait et qui évoquait pour elle un monde dont j'ignorais tout, mais qui l'avait transfigurée.
Avait-elle jadis vécu une belle histoire d'amour à Paris? Ou une histoire passionnelle avec un camembert? Ou découvert quelque chose de très important sur elle même sous un tilleul du jardin des Tuileries? Ou eu une aventure entre champagne et champignons sur les Champs Élysées?
Elle me quitta en me serrant la main avec émotion, accrochée à son petit nuage, et chaque fois que j'eus affaire à elle plus tard, elle m'accueillit avec la plus grande chaleur et fit tout son possible pour satisfaire mes moindres besoins.